Il y avait

« Ce regard d’enfant posé comme un oiseau au bord de ta paupière »
Gaby Vinant

Il y avait un puits au bout du jardin que cultivait mon père. Mon imagination l’avait peuplé de monstres. Leurs voix, que j’entendais, semblaient venir du fond comme des grognements qui me poursuivaient au milieu de mes rêves. Ma peur se fortifiait encore quand le soir arrivait, quand l’ombre remplissait ce côté du jardin.

Il y avait aussi un autre puits dans le jardin voisin. Un petit âne gris, aux poils usés, attelé à une noria tournait sous le soleil brûlant pour faire monter une eau fraîche dans les étroits fossés d’irrigation creusés au beau milieu des plantes potagères. Je lui parlais à travers le grillage, mais rien ne pouvait le distraire de sa besogne et de sa calme ronde, même pas les mouches étincelantes qui lui dévoraient les yeux.

Les jeudis sans école, l’eau des mares à grenouilles m’attiraient alentour. J’y pêchais de gros têtards à tête sombre et des tritons alpestres dont le dos est d’azur et le ventre de feu. Par les chemins des grives buissonnières, j’allais aussi chercher des papillons, des fleurs sauvages et le brillant grillon que je mettais sous mon béret pour qu’il chante. Dans les après-midi d’été, sous le miaulement de la chaleur, je volais de mes propres ailes.

A l’école Montalembert, l’encre de mon enfance était couleur violette. Elle avait des reflets dorés, quand elle séchait sur mes cahiers d’écolier. Les mots me paraissaient alors plus beaux, tout auréolés d’un velours chatoyant qui donnait plus de charme à ce qu’ils désignaient. Devant mes devoirs inachevés, je rêvais pendant de longs moments, les doigts pleins d’encre, les yeux fixés au-dessus des platanes de la cour, suivant, de mon regard perdu les gros nuages qui passaient comme des nomades quand arrivait l’automne.

Les souvenirs surgissent. Ils sortent de partout. Ils arrivent en foule au devant de moi. Voici des jouets enchantés. Voici des lumières revenues, des masques d’épouvante, des rivières transparentes, des poissons fabuleux, des oiseaux étranges et des papiers multicolores. Voici des fleurs séchées pendant trente ans et des rubans passés, des cartes postales de 1900, des flacons bariolés et des miroirs brisés. Voici l’enfant qui n’a pas su grandir.

Il n’y a que les enfants qui voient. Il n’y a que les enfants qui savent, d’un geste, d’un coup d’œil, d’un mot imprévu, créer le monde avec amour, éclairer d’une lumière neuve ce qu’ils voient, rendre permanent les miracles. Nous parcourons cette vie en aveugle mais l’enfance aux mains fragiles, aux yeux émerveillés se dirige avec une audace exceptionnelle, un amour intensif.