Préface de Edmond Humeau

 

Noirceur du nord

Une brûlure de fièvre court au long des brèves poèmes qu’André Peragallo assemble dans le nouveau recueil que j’ai tenu à présenter pour la bonne raison que je ne comprends pas pourquoi cet homme du Nord en demeure tout ténébreux. Si Peragallo était un homme du Sud, cela irait de soi que la fièvre enténébrât le feu couvrant les arbres qui seront des pins allumant de leur pignes éclatées les braises d’un gigantesque brasier. Il me suffit de songer à Aubanel pour que les grenades éclaboussent les marges des poèmes mais Peragallo eut beau naître en Août 1921, à Pussigny en Touraine, d’un père, ingénieur des travaux publics et d’une mère musicienne, c’est à Maubeuge et à Tourcoing que les enfants furent élevés, et André Peragallo m’a précisé que le climat ténébreux qui baigne la suite de ces poèmes n’était pas un cauchemar qui l’avait visité mais les faits d’une réalité. « Toute ma vie, m’écrit-il, a été poursuivie par l’image sanglante de mon jeune frère René écrasé devant moi par une automobile. J’avais alors 12 ans et il en avait 7. Toute ma vie a été poursuivie également par le souvenir des soldats morts et de ceux que j’ai vu brûler vifs dans les nappes de fuel flambant sur la mer du Nord en 1940. J’ai fait parti de ces bateaux bombardés qui échappèrent par miracle et arrivèrent, je ne sais comment, en Angleterre. On ne pourrait comprendre la noirceur de ces poèmes sans connaître ces terribles événements. »
Je songe à ceux qui n’ont pas vécu la débâcle de l’An Quarante de notre siècle, du côté de Calais ou de Dunkerque. Il est vrai qu’ils auront vu d’autres sinistres et risquent d’en vivre de plus déprimants. L’effacement aussi se produit, même si le rappel de tels événements me suffit a situer ici l’homme du Nord dans les ténèbres, effectivement. Mais je ne crois pas que les images de sang soient l’unique dépôt d’une réalité immémoriale. Il y a bien un rapport des rebords entre les ciels et les terres des grands peintres flamands qui se marque « En Novembre l’Obscur » dès le premier quartet :

« Le jour se défait.
« La nuit ouvre ses portes noires.
« Dans un lac étrange et profond
« s’enfoncent les glaciers de la mort. »

La vision est rendue avec une simplicité maximale. Ses ténèbres conduisent aux « glaciers de la mort » qui s’enfoncent dans l’Erèbe lacustre. De temps à autre, un cri singulier s’échappe du recueil : « Ne laissez pas les enfants jouer avec la mort » ou bien : « La vie s’inscrit partout avec son anéantissement ». Le ton général dévoile une apocalypse familière appuyée sur des poèmes qui n’arrivent pas à éteindre l’ouragan de feu qui les couvre. Je demeure cependant plus sensible au tragique dompté que manifestent les récits de la mort du frère et de leur père : c’est toujours noir mais lumineux, comme « L’ange aux fleurs pourpres » s’éclaire dans l’invisible.
En fin de compte, je reviens à mon interrogation sur la condition du poète qui reçoit le pouvoir d’évoquer en ses rêves le glissement imperceptible entre le jour et la vaste nuit d’où le soleil émerge, et je pense que l’écriture d’André Peragallo continue de mûrir le fruit sans éclat d’une ascèse où la vigueur est capitale. C’est à ce prix que la mystique fonde l’action en poésie. La noirceur forme la beauté de l’or.
Edmond HUMEAU